La nuit s’assombrissait, des chants de victoire soudain emplirent les rues et moi placé sur mon balcon, je regardais toutes ces personnes s’agglutiner dans cet espace devenu réduit.
Sans télévision, j’écoutais la retransmission de la finale par l’intermédiaire d’une vieille radio achetée bien longtemps avant l’apparition de la télévision.
Dans une pièce sombre éclairée par la lumière de mon poste, j’écoutais.
Devant un parterre d’illustres représentants du peuple, aligné les uns à côté des autres, les joueurs venus des quatre coins du monde, attendez cette fameuse poignée de main, digne d’une campagne électorale.
Du bleu et blanc, couleur gagnant ce soir d’être au palmarès élogieux des clubs victorieux en championnat de France.
Équipe à l’accent du sud-ouest, ma patrie d’origine.
Rien ne pouvait stopper l’élan de ces guerriers en herbe parties glaner ce morceau de bois cher à tant de joueur d’ovalie.
Assis sur mon fauteuil en osier, un verre de sangria préparée la veille pour l’occasion, j’observais tel un roi, les ouailles festives dont les chants s’élevaient jusqu’au ciel.
Il n’y avait pas de place pour la morosité.
Dans cette nuit éclairée par une lune réverbère d’un soleil éclairant un instant l’autre face du monde en deuil, mon attention fut attirée par le chant intolérable d’un chat qu’un oiseau dérangé venait de piquer au vif.
Un chat noir pour un corbeau, quel tableau pouvait-on en tirer. Certainement aucun.
Le regard en cette direction, des lampes torches semblaient éclairer le ciel, avec à vrai dire, peu d’efficacité.
Nul doute qu’il s’agissait avant tout d’amuser la galerie. Et de rire d’un rien.
De jeunes gens plein d’élan, débraillés pour la plupart et colorés jusqu’au visage, dansaient sur la voie devenu publique et finalement réservée aux piéton. Un délire politique pourrait-on croire, non seulement l’envie de s’amuser collectivement.
Il y avait l’épicier d’en face qui s’amusait à décrocher son drapeau en le balançant de droite à gauche de haut en bas, en rond et parfois inventant des mouvements tous saccadés.
Les appartements du nouvel immeuble débordaient de vie, les aficionados brandirent des drapeaux parfois délavés, jetaient des confettis qui en pluie douce coloraient ce peuple joyeux. Communion extraordinaire d’un peuple si distant au matin qu’un sentiment rugbystique pouvait rassembler au soir.
Buvant mon vin enorgueillit d’effluves de fruits frais que j’avais acheté au primeur de l’avenue de la République, je m’enivrais de parfums élogieux de ce mélange devenu divin. L’arôme fruité d’une orange ensoleillée, un soupçon de cannelle, un citron jaune devenu sucré, une pêche jaune rougit par le vin caractériel des côtes du Buzet, des bulles de limonade glacées par un sucre vanillé, une poire frottée d’une golden juteuse. Et pour satisfaire mon orgueil, j’avais glacé mon verre de sucre de canne apporté directement d’îles pacifiques.
Le regard fuyant ces tribus, allongé dans mon fauteuil, je mirais le tableau noir étincelant que le soleil fuyant offrait à la nuit bleu d’un soir. Un bonheur décontractant, une chaleur rayonnante envahissait mon corps, je me sentais fort et audacieux, irrésistiblement attiré par le danger qui pourtant ne m’avait jamais soupçonné.
Ma tête oscillant puis penchant d’un côté sans doute plus lourd que l’autre, mes yeux enrhumés de saveurs exotiques, fixaient un miroir qui projetait les images d’une télévision franchement grande.
Se n’était ni un film de guerre émoussant l’altruiste ni un épisode glamour de plastique trompeur ni un dessin animé par une histoire humaine ni un discours de sourds opposant d’entités remarquées ni des infos d’hier reportées aujourd’hui mais seulement un évènement français que l’on appelle Finale.
Je pouvais observais mon voisin, son épouse et deux enfants visiblement passionnés par les images qu’ils regardaient attentivement.
Moi cela m’amusais, car ils regardaient un évènement vieux de quelques heures étaient-ils si décalé ?
Dehors on entendait les chants mélodieux de canards Pavoratien dansant pour amener la pluie à eux. Cela n’a pas été long, un jet d’eau rafraîchissant venait refroidir l’ardeur brûlante d’une poubelle chauffante par des flammes jaune et orange. Quelques pompiers attentifs veillaient… .
Je regardais l’agitation de mes voisins au fil des minutes que je connaissais.
Cadrage de l’arrière, passe à l’ailier qui file le long de la touche, regroupement, le talonneur relaye, maul, le troisième ligne ramasse, maul, le neuf croise avec le onze qui passe au quinze puis poussé par le huit s’aplatit dans l’embut.
Essai.
Transformation.
Coup d’envoi.
Récupération, maul, passe au 11 qui file le long de touche, cagne son duel sur le 14, fixe le 15 et transmets sur un plateau le ballon au 12 qui s’aplatit lui aussi dans l’embut.
Essai.
Transformation.
Le stade en feu par l’explosion de joie qu’attise la performance des dieux du pré.
Gagnant d’un côté perdant de l’autre, loi d’affrontement millénaire qui comble l’un au détriment de l’autre.
La joie s’installe au foyer allumé de mes voisins peint pour l’occasion en bicolore.
Ils sautaient de joie, criaient à en perdre la voix, s’embrassaient.
Victime de folie collective.
Ont-ils perdu la raison ?
Mi-temps.
Nos supporteurs d’un soir, de nouveau au repos sur leur canapé en cuir bosselé par le temps et tanné par l’usure.
C’est la reprise et 40 minutes à attendre le verdict. Un jugement sans appel.
Et le score enfle par des pénalités et drops.
Le jeu s’animait, c’est de nouveau la folie, grandiose, fantastique, il n’y avait qu’une équipe sur le terrain. Les supporteurs agitaient les drapeaux. Une Ola ondulait des tribunes en majorité bleu blanc.
Sur le terrain, l’essai du 5 remplaçant de luxe vient de modifier la marque du tableau.
Cris, hurlements, joies, fiertés adjectifs adverbes et verbes en verve immergeaient l’engouement des spectateurs heureux et téléspectateurs n’écoutant plus mais hypnotisés par l’enjeu de la retransmission télévisée.
Me soulevant pour changer de position, les lèvres de ma voisine embrassaient les nombreuses âmes vivant l’exaltation du moment.
Le chat, lui, plume à la gueule, les yeux illuminaient de bonheur, se léchait les babines.
Avait-il eu raison de la bestiole en noir vêtu qui plutôt dansait devant lui en chantant un cri de guère.
La bestiole était morte.
En bas l’agitation s’enivrait.
Les policiers parcellés en groupe de six, postés aux coins des rues, sans doute prêt à agir pour anéantir la moindre insouciance et éteindre tout souffre échauffé.
L’aube pointé son nez, la clameur laissé place au désordre ambulant de fête arrosée. Les balais des camions poubelle éclairés par des gyrophares sans bruits nettoyaient jusqu’au propre.
Mais à cette heure, nul passant.
Pas un oiseau, pas un chien crottant au pied d’un arbre ou sur le trottoir fraîchement lavé.
Rien.
Rues désertiques.
Pas même le boulanger.
J’étais seul, et seul, je chantais à tue-tête. Chansons paillardes repris par mes deux voisins. En cœur, depuis nos balcons, on chantait en rythme. Dessous puis dessus, des âmes fatiguées participaient à notre enthousiasme si bien que tout l’immeuble vibré que les façades d’en face fleurissaient de spectateurs.
Et on continuait, la rue nous contemplait et répondait à notre appel.
C’était de la folie pure, collective, inouï, jubilatoire.
Certainement durant une heure on s’époumonait par plaisir. Puis rappelé par les applaudissements, en vedette éclairé par un soleil matinal on fredonnait un dernier air.
La Marseillaise.
La victoire était là.
Brennus.
Ce bouclier que brandissaient nos fiers soldats la veille nous appelait à plus d’humanité entre voisin.
Hier inexistant, aujourd’hui sympathisant.
Fruit d’un évènement contagieux.
Le rugby.
Le peuple bleu et blanc avait retrouvé sa fierté et son orgueil.
Grand parmi les grands.
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